Les cartels de la malnutrition

Les cartels de la malnutrition

Alors que l’obligation pour les plats préparés d’afficher l’origine de leurs ingrédients a expiré fin 2021, les récents scandales des pizzas surgelées Buitoni(1), appartenant au groupe Nestlé, contaminées avec la bactérie E. Coli et des chocolats Kinder(2) contaminés à la salmonelle rappellent des affaires plus anciennes et nous font nous interroger sur le contenu de nos assiettes.

Les conditions d’hygiène semblent à déplorer pour ces événements mais la fraude sur les ingrédients(3), la dénaturation des aliments, ainsi que les additifs, résidus de pesticides qui entrent dans la composition des plats industriels ont également fait l’objet de scandales sans changement notable des pratiques de l’industrie agroalimentaire.

Si en France la sécurité alimentaire concerne l’ANSES(4), au niveau mondial, c’est à l’OMS que revient la charge de la sécurité alimentaire qui regroupe qualité nutritionnelle, approvisionnement et disponibilité.

Aux États-Unis, la surveillance est confiée à la Food and Drug Administration (FDA), agence fédérale créée pour appliquer le Pure Food and Drug Act de 1906, une loi votée et signée par le président Theodore Roosevelt grâce aux efforts du chimiste Harvey W. Wiley et après la publication, en 1905, du roman « La Jungle » d’Upton Sinclair(5). Fruit de l’enquête de son auteur, journaliste d’investigation et socialiste engagé, « La Jungle » décrit les conditions de travail inhumaines et l’hygiène abominable qui régnaient dans les abattoirs de Chicago. Upton Sinclair désirait 

« toucher le public au cœur » et a, selon ses dires, « atteint son estomac » avec des révélations sur la composition et les méthodes de fabrication des produits industriels à base de viande. Un siècle plus tard, l’organisation, les méthodes et leurs conséquences sanitaires, ainsi que la cupidité et le mépris de la vie humaine et animale des magnats du « trust de la viande » n’ont pas vraiment changé.

On découvre l’alliance de la chimie et du marketing, l’ingéniosité mise en œuvre pour vendre des mélanges de viandes avariées (celles-ci parfois refusées en Europe après plusieurs semaines en bateau, revenaient pourries aux États-Unis), de rats empoisonnés et de leurs déjections, de crachats et déchets d’abattage, tout cela broyé et parfois accompagné de chair humaine quand un employé malchanceux tombait dans un hachoir ou était piétiné par des bêtes affolées. Ces mixtures ont donné naissance, entre autres, au hot-dog apprécié par les New-Yorkais et au corned-beef, base de l’alimentation des militaires à l’époque.

Dans le livre de l’historienne Deborah Blum « The poison Squad »(6) on apprend que ces pratiques ne se cantonnent pas à la viande mais à la majorité des aliments vendus en ville, et sont la conséquence de l’industrialisation, du travail à la chaîne et de la vente de masse. Certains des additifs toxiques employés à l’époque se retrouvent encore actuellement dans l’alimentation. Mais les additifs chimiques et les conditions d’hygiène ne sont pas seuls responsables des catastrophes liées à l’alimentation industrielle.

En 1981, l’Espagne relie un millier de morts et plus de vingt-cinq mille personnes gravement atteintes à la consommation d’huile frelatée. Un médecin mit en cause les pesticides organophosphates utilisés dans d’immenses plantations de tomates de la région d’Alméria. 

À contre-courant des conclusions de l’enquête de terrain, l’État espagnol, sous la pression des industriels de l’agrochimie, ainsi que des experts sous influence de l’OMS, invoquera le « syndrome d’huile toxique » pour caractériser l’épidémie. Alors que la lumière a été faite sur cette affaire, l’OMS continue de faire référence à l’épidémie espagnole en tant que « syndrome de l’huile  toxique »(7). Les organophosphates , dont le glyphosate de Monsanto fait partie(8), ont ainsi rapporté des milliards aux multinationales.

La promotion des OGM s’est faite avec la promesse de diminuer l’utilisation des pesticides. Pourtant l’usage du glyphosate a décuplé aux États-Unis entre 1996 et 2016 et se retrouve désormais dans l’air via la production et l’usage des biocarburants(9). Et si le site glyphosate.eu fait état d’études approfondies qui apportent la preuve de  l’absence « d’effets nocifs aigus ou chroniques sur les abeilles », d’autres études démontrent au contraire que « le glyphosate serait bien un tueur d’abeilles » en détériorant leur microbiote, les rendant sensibles aux infections(10)(11).

Une autre classe de pesticides, les SDHI , produites par Bayer, Syngenta, etc(12), se révèlent aussi destructrices. Ces fongicides détruisent champignons et moisissures en étouffant leurs cellules. Une étude démontre in vitro l’effet toxique inquiétant de ces pesticides sur les cellules animales et humaines(13).

Le pouvoir de l’industrie agroalimentaire se concentre de plus en plus entre les mains de quelques acteurs(14). Parmi ceux-ci, les fondations ont un rôle de premier plan telles que les fondations Rockefeller et Ford, qui ont assisté aux révolutions vertes Indienne et Mexicaine dans les années 50 et 60.

L’usage intensif des engrais, dérivés de l’industrie pétrolière, ainsi que l’emploi des techniques agronomiques, ont permis l’essor des cultures intensives en Inde et la concentration des profits entre les grands propriétaires terriens, au détriment des petits paysans et au prix de terribles drames humains. Les bénéfices à court terme ont entraîné l’appauvrissement des sols, la pollution des nappes phréatiques, la dépendance des paysans aux engrais, puis aux semences ainsi qu’aux OGM(15). Si des centaines de milliers de paysans se sont suicidés, l’avancée des multinationales et fondations dans le domaine agricole et alimentaire rencontre, de plus en plus, une opposition ferme des paysans. Ainsi, la loi de libéralisation du secteur agricole a été annulée récemment(16).

big pharma et OGM dans nos nourritures

En Europe , la réforme agricole et alimentaire se nomme « de la ferme à la Fourchette » et le parlement européen en a approuvé la stratégie en octobre 2021(17).

Diminution des pesticides, sécurité alimentaire et agriculture « durable » sont au programme. L’agriculture biologique pourrait être associée aux biotechnologies telles que l’édition de gènes et prendre une part importante des cultures en Europe. Sans assistance de la technologie, la part de terres agricoles biologiques serait trop importante pour satisfaire les besoins. Il faudrait, selon les promoteurs de ces biotechnologies, changer et assouplir la législation européenne sur les organismes génétiquement modifiés.

Les OGM de seconde génération deviennent donc des organismes génétiquement édités que l’on peut « retoucher ». 

Le défi climatique, l’abandon des pesticides, la qualité nutritionnelle sont les principales raisons invoquées pour modifier la législation et ouvrir la voie à l’utilisation de ces biotechnologies qui font l’objet de publications élogieuses dans les revues destinées aux agriculteurs. Ces techniques visent non seulement à modifier les plantes mais aussi les insectes : « L’outil génétique est également expérimenté pour « optimiser » les insectes auxiliaires, tels que les pollinisateurs, afin notamment de les adapter aux pesticides. Un brevet a ainsi été déposé par des chercheurs de l’université du Texas pour modifier le microbiote de l’abeille »(18). Il y a en fait peu de connaissances sur les conséquences de telles interventions sur les gènes et les risques de dissémination dans l’environnement. L’urgence et les prétextes invoqués pour leur utilisation font penser à la promotion des injections ARNm de Pfizer et Moderna.

Une étude en accès public de 2020 pointe le risque d’irrégularités géniques et fournit des preuves que l’édition du génome peut donner naissance à des organismes avec des traits qui diffèrent considérablement des traits existants développés par la sélection conventionnelle et les OGM de première génération(19).

En Afrique la transformation de l’agriculture est promue par les fondations Gates et Rockefeller au moyen de l’AGRA « Alliance for a Green Revolution in Africa ». Au nom de la lutte contre la pauvreté, cette alliance favorise l’implantation des multinationales, des pesticides, OGM et nouvelles biotechnologies(20). Cependant les plans ne se déroulent pas aussi bien qu’attendus(20) et l’AGRA est accusée de remplacer la faim par la malnutrition au bénéfice des corporations multinationales du Nord(21).

Les fondations, toujours, mais aussi les multinationales telles que Nestlé, Cargill, Mondelez investissent également dans les start-ups de l’innovation alimentaire, avec pour argument le développement durable, la rentabilité accrue, la sauvegarde de la planète et la lutte contre la faim.

Impression de steaks en 3D, viande cultivée en laboratoire font partie des nouveautés. Impossible Foods(22) fabrique en laboratoire de la fausse viande à partir d’ADN de soja et plantes. D’autres firmes utilisent des cellules de viande pour une fabrication en laboratoire. Tout comme pour la voiture électrique ou les éoliennes, le véritable coût écologique de ces innovations reste inconnu. 

« Big food, big farming et big pharma », fonctionnent en synergie dans un système certainement pas conçu pour contribuer à protéger la planète ou encore à réduire la faim dans le monde, d’autant que diverses sources mettent en cause non pas la rareté mais l’inégale répartition et le gaspillage des ressources alimentaires. Chacune des technologies employées contribue à plus de pollution et de destruction potentiellement irrémédiables de l’environnement. Ce système élaboré, concentré aux mains d’un nombre réduit de bénéficiaires(23), perpétue les profits et le pouvoir d’une oligarchie à qui les moyens de modifier la société humaine et le vivant selon leur idéologie sont donnés(24).

Comment pouvons nous contribuer à la reconstruction d’un système agro-alimentaire sain et équitable pour tous ?
Sources :
(1) Le Figaro. « Buitoni : contaminations, plaintes, pizzas concernées… Le point sur le scandale sanitaire ». Publié le 5 mai 2022. Consulté le 20 mai 2022 sur www.lefigaro.fr/conso/pizzas-buitoni-une-nouvelle-plainte-deposee-la-gamme-bella-napoli-mise-en-cause-20220505
(2) FoodWatch. « Scandale Kinder : deux nouvelles révélations de foodwatch ». Publié le 13 avr 2022. Consulté le 20 mai 2022 sur www.foodwatch.org/fr/actualites/2022/scandale-kinder-ferrero-deux-nouvelles-revelations-de-foodwatch/?cookieLevel=not-set
(3) « Manger du faux pour de vrai – Les scandales de la fraude alimentaire » – Ingrid Kragl. Publié le 25 mars 2021. Edité par Robert Laffont. Consulté le 21 mai 2022.
(4) ANSES. « Notre identité ». Publié le 22 fév 2022. Consulté le 21 mai 2022 sur www.anses.fr/fr/content/notre-identit%C3%A9
(5) « La Jungle » – Upton Sinclair. Publié le 16 nov 2011. Édité par Biblio : Le livre de poche. Consulté le 21 mai 2022.
(6) « The Poison Squad : la croisade résolue d’un chimiste pour la sécurité alimentaire au tournant du XXe siècle » – Deborah Blum. Publié le 25 sept 2018. Édité Book details & editions. Consulté le 21 mai 2022.
(7) Courrier International. « La vérité sur le scandale de l’huile frelatée. Pourquoi l’Etat espagnol a t-il menti durant vingt ans ? ». Publié le 1 oct 2003. Consulté le 21 mai 2022 sur www.courrierinternational.com/article/2001/09/13/pourquoi-l-etat-espagnol-a-t-il-menti-durant-vingt-ans
(8) Dahu.bio. « Le monde selon Monsanto ». Consulté le 21 mai 2022 sur www.dahu.bio/base-de-connaissance/films/le-monde-selon-monsanto
(9) Géo. « Lancement d’un suivi annuel de 75 pesticides dans l’air ambiant ». Publié le 19 juil 2021. Consulté le 21 mai 2022 sur www.geo.fr/environnement/lancement-dun-suivi-annuel-de-75-pesticides-dans-lair-ambiant-205545
(10) Futura Planète. « Le glyphosate serait bien un tueur d’abeilles ». Publié le 29 sept 2018. Consulté le 21 mai 2022 sur www.futura-sciences.com/planete/actualites/developpement-durable-glyphosate-serait-bien-tueur-abeilles-72983/
(11) Pollinis. « La petite histoire du glyphosate : Remise à plat de la dangerosité de cet herbicide ». Publié le 6 juin 2016. Consulté le 22 mai 2022 sur www.pollinis.org/publications/la-petite-histoire-du-glyphosate-remise-a-plat-de-la-dangerosite-de-cet-herbicide/
(12) Mordor Intelligence. « Marché des Fongicides SDHI – Croissance, tendances, impact du Covid-19 et prévisions (2022-2027) ». Consulté le 22 mai 2022 sur www.mordorintelligence.com/fr/industry-reports/sdhi-fungicide-market
(13) Pollinis. « Une étude illustre la toxicité des SDHI sur des cellules humaines et animales ». Publié le 30 nov 2019. Consulté le 22 mai 2022 sur www.pollinis.org/publications/une-etude-illustre-la-toxicite-des-sdhi-sur-des-cellules-humaines-et-animales/
(14)  AgroPoly. « Ces quelques multinationales qui contrôlent notre alimentation ». Vers un développement Solidaire 216. Numéro spécial – 2e édition, juin 2014. Consulté le 22 mai 2022 sur www.publiceye.ch/fileadmin/doc/Agrarrohstoffe/2014_PublicEye_Agropoly_Brochure_thematique.pdf
(15) DPH. « En Inde, la révolution verte tourne au brun – Impact des technologies chimiques ». Centre for Education and Documentation. Publié en juil 2009. Consulté le 22 mai 2022 sur http://base.d-p-h.info/en/fiches/dph/fiche-dph-7925.html
(16) Novethic. « La révolte des paysans indiens a payé : Le gouvernement annonce le retrait de la très controversée réforme agricole ». Publié le 22 nov 2021. Consulté le 22 mai 2022 sur www.novethic.fr/actualite/environnement/agriculture/isr-rse/la-revolte-des-paysans-indiens-a-paye-le-gouvernement-annonce-le-retrait-de-la-tres-controversee-reforme-agricole-150328.html
(17) Conseil Européen – Conseil de l’Union Européenne. « De la ferme à la table ». Mis à jour le 22 avr 2022. Consulté le 22 mai 2022 sur www.consilium.europa.eu/fr/policies/from-farm-to-fork/
(18) Pollinis. « Nouveaux OGM : Une menace imminente sur la biodiversité ». Consulté le 22 mai 2022 sur www.pollinis.org/nos-actions-pollinis/campagnes/nouveaux-ogm-une-menace-imminente-sur-la-biodiversite/
(19) SpringerOpen. « Broadening the GMO risk assessment in the EU for genome editing technologies in agriculture ». Publié le 16 août 2022. Edition du génome. Consulté le 22 mai 2022 sur  https://enveurope.springeropen.com/articles/10.1186/s12302-020-00361-2
(20) Community Alliance for Global Justice. « AGRA Watch ». Consulté le 22 mai 2022 sur https://cagj.org/agra-watch/
(21) Le Journal de l’Afrique. « L’échec de la « révolution verte » promise par Rockefeller et Gates ». Publié le 21 févr 2022. Consulté le 22 mai 2022 sur https://lejournaldelafrique.com/lechec-de-la-revolution-verte-en-afrique/
Scientific American. « Bill Gates Should Stop Telling Africans What Kind of Agriculture Africans Need ». Publié le 6 juin 2021. Consulté le 22 mai 2022 sur www.scientificamerican.com/article/bill-gates-should-stop-telling-africans-what-kind-of-agriculture-africans-need1/
(22) Grain. « How the Gates Foundation is driving the food system, in the wrong direction ». Publié le 17 juin 2021Consulté le 22 mai 2022 sur https://grain.org/en/article/6690-how-the-gates-foundation-is-driving-the-food-system-in-the-wrong-direction
(23) Fortune. « This may be the future of farming, say Bill Gates and the founder of Impossible Burger ». Publié le 13 mars 2021. Consulté le 22 mai 2022 sur https://fortune.com/2021/03/13/future-of-farming-bill-gates-impossible-foods-founder-pat-brown/
(24) « 1 % – Reprendre le pouvoir face à la toute-puissance des riches »-  Vandana Shiva. Édité par Rue de l’échiquier. Publié en août 2019. Consulté le 22 mai 2022. 
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