La mise à prix de la nature

En Angleterre, le mouvement des enclosures, amorcé au 16e siècle pour culminer au 18e siècle avec la promulgation du General Enclosure Act en 1801, une loi qui met fin aux droits d’usage et démantèle les communaux, est considéré par certains historiens comme l’une des racines du capitalisme, « mouvement de croissance par accumulation »(1). L’exploitation de la laine par les aristocrates anglais, devenue plus rentable que le prélèvement des droits seigneuriaux a entraîné la transformation des communs, terres et landes utilisés collectivement par les communautés villageoises en enclos privés.

La privatisation d’une parcelle avait pour conséquence celle des terres environnantes, laissant dans un total dénuement les paysans dépourvus de titre de propriété. Parallèlement, les possessions et le pouvoir des propriétaires terriens et des nouveaux capitalistes fermiers croissaient. Les contraintes imposées aux grands fermiers sur le paiement des loyers ont favorisé la recherche de gains de productivité, l’accumulation de terres et la construction de nouveaux enclos en interdépendance.

Ce phénomène, préalable à la révolution industrielle et à la colonisation en créant un vaste réservoir de travailleurs pour les manufactures et d’émigrants pour les colonies d’Amérique du Nord, d’Australie et du Sud de l’Afrique, est considéré comme source de progrès par les libéraux : « cette affirmation soudaine de la propriété privée fut un phénomène largement légitime et la condition nécessaire à la transition vers la modernité économique et la révolution industrielle permise par l’accumulation du capital »(2).

Mais cette politique injuste d’appropriation de la terre, cause d’exploitation, de misère et de désintégration sociale, est comparée à une révolution des riches contre les pauvres. Les lords et nobles utilisaient la violence, les menaces et l’intimidation pour étendre et conforter leurs possessions(3)

Le terme « enclosure » désigne désormais plus largement les dynamiques de privatisation des ressources collectives pour les soumettre à une exploitation économique(4). L’enclosure évoque inévitablement l’accaparement des terres en Amérique du Sud et la violence qui en découle dans les structures sociales des pays, opposant les « sans terres » aux possesseurs d’immenses domaines fonciers qui entretiennent des milices privées pour conserver leurs privilèges économiques et sociaux.

Comme on peut également le constater, en Ukraine, c’est aussi l’État, l’armée et la caste politique du pays qui sont au service de cette appropriation étendue, légitimée à postériori par la justice et les lois. En effet, en mars 2020, le parlement Ukrainien a voté une loi qui autorise la vente des terres à des entités étrangères – une partie était jusqu’alors protégée par un moratoire mais, dans les faits, inaccessible aux petits paysans et louée à des multinationales -, ce vote représentait une condition pour l’obtention d’un prêt du FMI(5)

L’acquisition de terres à grande échelle s’est accélérée ces dernières années et prend une envergure transnationale, les États deviennent des intermédiaires et facilitateurs et les organismes comme la Banque Mondiale ou le FMI des garants de rentabilité pour les investisseurs(5). Cela est par exemple le cas de Bill Gates qui est devenu le premier propriétaire de terres agricoles des Etats-Unis(6).

Ces immenses espaces sont soustraits aux populations locales et à leurs activités économiques et créent de l’exclusion et de la misère, ou bien exploitent les populations en pratiquant le dumping social. Sous couvert de rentabilité et de besoin de nourrir la population mondiale, ces gigantesques exploitations agricoles nuisent aux paysans d’autres pays et aux exploitations de taille inférieure.

En Amérique du Sud, où l’ONG Grain dénonce l’utilisation des technologies numériques pour s’approprier les terres agricoles(7), le milliardaire états-unien Douglas Tompkins – fondateur de la marque The North Face – et sa femme Kris Tompkins – ex-PDG de Patagonia – ont acheté, à partir des années 1990, des centaines de milliers d’hectares de terres au Chili et en Argentine. Tompkins engagea des actions de protection contre l’exploitation minière, de réintroduction d’espèces sauvages et le démantèlement de fermes d’élevage et de zones agricoles. Ces actions, qui paraissent louables, ont déclenché des réactions hostiles de la population qui a perdu le pouvoir de décider et de gérer les ressources naturelles locales en fonction de ses besoins économiques. Après sa mort, sa veuve, Kris Tompkins, a fait don en 2017 de ces terres à l’État chilien, destinées à la création de parcs nationaux.

La création de «  sanctuaires de la nature » et certains projets de conservation excluent les populations locales et tiennent pour acquis que l’homme est nuisible par défaut à l’environnement ou tout au moins qu’il faille le séparer de celui-ci. 

L’essai intitulé « La tragédie des biens communs », publié en 1968 dans la prestigieuse revue Science, par Garrett J. Hardin, biologiste et écologue, atteste que « tout bien non-renouvelable et n’ayant pas de propriétaire avéré semble voué à la disparition par surexploitation »(8). Cet essai fait partie des articles scientifiques les plus cités au monde. Hardin met particulièrement en cause la surpopulation dans la destruction des ressources environnementales et propose comme solution la nationalisation ou la privatisation de ces ressources.

Eugéniste convaincu, ses écrits influencent encore des champs de recherche sur le développement durable et des politiques environnementales centrées sur la privatisation et l’appropriation des espaces.

Mais cette théorie est contredite par les travaux d’Elinor Ostrom, prix Nobel d’économie 2009. Elle démontre en effet que, face à la limitation des ressources, l’homme s’adapte aux moyens de l’innovation et de la collaboration et que la gestion par les collectivités locales des ressources naturelles est une solution efficace(9).

Directement issu des théories eugénistes et malthusiennes, les considérations sur la surpopulation mondiale et l’épuisement des ressources vont être largement promues par les Etats-Unis et l’occident pendant la guerre froide, et vont de surcroît se mêler opportunément à l’écologie et la protection de la nature.

Le WWF est fondé en 1948 par le prince Bernhard des Pays-Bas, aux idées proches de celles des nazis, lié au milieu de l’armement et soutenu par des défenseurs de l’apartheid. L’organisation non gouvernementale dont l’emblème est un panda, est financée par le club des 1001, un groupe de membres anonymes, supposés être issus de la vieille aristocratie européenne, anciens chefs d’État, banquiers et milliardaires internationaux.

A l’origine de la création des parcs nationaux, le souhait des grands chasseurs de protéger ce qu’ils considèrent comme leurs domaines de chasse se fait sentir(10). La défense de la chasse et des chasseurs de trophées dans les parcs dont les terres sont soustraites aux habitants va jusqu’au financement de paramilitaires, auteurs de graves violences sur les populations locales(11).

Le WWF est également accusé de faire du greenwashing pour les multinationales, de leur permettre « d’étendre leurs activités destructrices, dans des domaines comme la pêche, l’aquaculture, le soja, l’huile de palme, les forêts » et de collaborer avec les individus et régimes les plus réactionnaires(12).

L’UICN – International Union for Conservation of Nature – fondée en 1948 par Julian Huxley, biologiste et théoricien de l’eugénisme, rassemble de son côté plus de 1400 membres – gouvernements et ONG. Tout comme le WWF, l’UICN développe des partenariats avec le secteur privé et les multinationales et est un relais important du programme qui vise à créer des zones protégées sur 30 % de la planète sur le modèle de conservation et d’exclusion des locaux. 

En France, cet objectif et son financement ont fait l’objet d’un rapport du Sénat qui prône en plus de l’engagement public de faire appel au mécénat ainsi qu’à la participation financière des acteurs économiques qui tirent bénéfice de l’exploitation touristique ou sportive de ces aires protégées(13).
 
Au plan mondial, la plupart des espaces à protéger risquent de voir les peuples indigènes exclus et dépossédés. En effet, le modèle idéologique à l’origine de cette protection particulière et privée de la nature est principalement promu par le WWF et l’UICN, stratégie coloniale « verte », de privatisation déguisée, exclusion des populations locales, transformation des aires protégées en forteresses et finalement, résultat nul pour l’environnement. « […] Avec l’Unesco, le WWF ou l’UICN, nous croyons protéger, dans les parcs naturels africains, les dernières traces d’une monde autrefois vierge et sauvage. En réalité, ces institutions organisent à marche forcée la naturalisation de tout une partie du continent […] et ce combat pour une Afrique fantôme ne change absolument rien à la destruction de la biodiversité. Pire, ses effets sont désastreux pour tous les occupants de la nature »(14).

Ce nombre : 30 % vient d’ailleurs directement d’un rapport de McKinsey(15) cité par le Forum économique mondial de Klaus Schwab qui multiplie les coalitions d’investisseurs et fait miroiter à ceux-ci la valeur de la Nature chiffrée au milliard près(16).

Dans un documentaire « Océans, la voix des invisibles » (suivi de Océans 2 et 3), la réalisatrice, Mathilde Jounot, décrit sur les processus d’accaparement des ressources marines et de l’espace maritime par les banques et transnationales, le rôle des ONG et les moyens insidieux employés pour s’emparer des ressources naturelles ou en tirer des bénéfices.
 
Les solutions envisagées pour la protection de l’environnement et de la biodiversité, les immenses chantiers industriels dédiés aux énergies dites vertes, éloignent les hommes de leur environnement, fabriquent de nouveaux dépossédés et exclus et concentrent toujours plus de pouvoir et de richesses chez quelques-uns(17). Pourtant, rien n’est inéluctable et des communautés et peuple s’éloignent de ces choix qui vont à l’encontre de leurs intérêts et les privent de leur indépendance. 
 
 

Comment pouvons nous contribuer à la reconstruction d’un système agro-alimentaire sain et équitable pour tous ?

 
Sources :
(1) George C. Comninel. « ”Accumulation initiale” et mode de production capitaliste ». Texte traduit de l’anglais par Jonathan Martineau. Mis en ligne sur Cairn.info le 22 mars 2020. Consulté le 21 juin 2022 sur www.cairn.info/revue-la-pensee-2014-1-page-83.htm
(2) Contrepoints. « Histoire économique : pour en finir avec les enclosures ». Publié le 7 nov 2014. Consulté le 21 juin 2022 sur www.contrepoints.org/2014/11/07/187394-histoire-economique-pour-en-finir-avec-les-enclosures
(3) PDF. ” The second enclosure movement and the construction of the public domain”. James Doyle. Consulté le 21 juin 2022 sur https://web.law.duke.edu/pd/papers/boyle.pdf
(4) GéoConfluences. « Communs, biens communs ». Publié en juin 2018. Consulté le 21 juin 2022 sur http://geoconfluences.ens-lyon.fr/glossaire/communs
(5) Openedition Journals. « Les acquisitions de terre à grande échelle : perspective historique ». Publié en juin 2015. Consulté le 21 juin 2022 sur https://journals.openedition.org/poldev/2018
(6) Capital. « Les acquisitions de terre à grande échelle : perspective historique ». Publié le 24 mars 2021. Consulté le 21 juin 2022 sur www.capital.fr/entreprises-marches/bill-gates-est-le-plus-grand-proprietaire-agricole-aux-etats-unis-et-il-ne-sait-pas-pourquoi-1397977
(6′) Cetri. « Accaparement de terres numériques en Afrique du Sud ». Publié le 6 oct 2020. Consulté le 21 juin 2022 sur www.cetri.be/Accaparement-de-terres-numerique?lang=fr#nb2
(7) Ritimo. « À qui profite vraiment la création d’un marché des terres en Ukraine ? ». Publié le 12 nov 2021. Consulté le 22 juin 2022 sur www.ritimo.org/A-qui-profite-vraiment-la-creation-d-un-marche-des-terres-en-Ukraine
(8) Projet Bases. « Garrett J. Hardin et la tragédie des biens communs ». Consulté le 22 juin 2022 sur https://wp.unil.ch/bases/2013/09/garrett-j-hardin-et-la-tragedie-des-biens-communs/
(9) CNRS Le Journal. « La tragédie des communs était un mythe ». Publié le 4 janv 2018. Consulté le 22 juin 2022 sur https://lejournal.cnrs.fr/billets/la-tragedie-des-communs-etait-un-mythe
(9’) PDF. Revue d’histoire moderne et contemporaine, vol. 60 (1), 2013. « Les pâturages de la Guerre froide : Garrett Hardin « Tragédie des communs ». Publié par Fabien LOCHER. Consulté le 22 juin 2022 sur http://pinguet.free.fr/locher2013.pdf
(9’’) AEON. « Le miracle des communs ». Publié le 4 mai 2021. Consulté le 22 juin 2022 sur https://aeon.co/essays/the-tragedy-of-the-commons-is-a-false-and-dangerous-myth
(10) Reporterre. « Le WWF accusé de protéger les chasseurs de trophées en Afrique ». Publié le 14 juin 2017. Consulté le 22 juin 2022 sur https://reporterre.net/Le-WWF-accuse-de-proteger-les-chasseurs-de-trophees-en-Afrique
(11) Media Diversified. « WWF, les violations des droits de l’homme et la nécessité de décoloniser la conservation ». Publié le 26 mars 2019. Consulté le 22 juin 2022 sur https://mediadiversified.org/2019/03/26/wwf-human-rights-abuses-and-the-need-to-decolonise-conservation/
(12) L’encre de mer. « Le Panda et le saumon : la face sombre du WWF ». Publié le 3 déc 2014. Consulté le 20 juin 2022 sur https://l-encre-de-mer.fr/2014-12-03-le-panda-et-le-saumon-la-face-sombre-du-wwf/
(13) Sénat. Commission des Finances. « L’essentiel sur le contrôle budgétaire relatif au financement des aires protégées ». Consulté le 19 juin 2022 sur www.senat.fr/fileadmin/Fichiers/Images/commission/finances/Essentiel/Essentiel_Aires_protegees.pdf
(14) Mr Mondialisation. « Comprendre le mirage vert du projet des “30% d’aires protégées” ». Publié le 26 avr 2021. Consulté le 22 juin 2022 sur https://mrmondialisation.org/comprendre-le-mirage-vert-du-projet-des-30-daires-protegees/
(14’) Mr Mondialisation. « En Tanzanie, des milliers de Massaï expulsés par le tourisme de luxe ». Publié le 16 juin 2022. Consulté le 22 juin 2022 sur https://mrmondialisation.org/en-tanzanie-des-milliers-de-massai-expulses-par-le-tourisme-de-luxe/
(15) World Economic Forum. « La coalition pour protéger 30% de la planète d’ici 2030 compte désormais 50 pays inscrits ». Publié le 14 janv 2021. Consulté le 22 juin 2022 sur www.weforum.org/agenda/2021/01/planet-coalition-environment-conservation-protection-france-climate-change/
(16) One Planet Summit. « Alliance d’investissement dans le capital naturel ». Consulté le 22 juin 2022 sur www.oneplanetsummit.fr/en/coalitions-82/natural-capital-investment-alliance-177
(17) Openedition Journals. « Les droits de propriété sur le vivant ». Publié en 2018. Consulté le 23 juin 2022 sur https://journals.openedition.org/developpementdurable/5443#tocto2n1
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